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Joseph-Charles
Taché (1820-1894) : Forestiers et voyageurs (1863).
Mise en forme HTML : Jean-Yves Dupuis
La diffusion est libre et gratuite à
condition toutefois de garder cet en-tête.
Histoire
du père Michel :
Le
follet de la mare aux Bars
Les
aventures de mon baptême, reprit le Père Michel, sont assez drôles à
raconter; mais c’est comme bien d’autres choses de ce genre-là,
c’est plus gai de loin que de près. Ma pauvre mère, qui était une
bonne chrétienne, en avait été bien attristée; puis elle voyait aussi
avec chagrin dissiper dans de folles dépenses une honnête aisance, fruit
de bien des travaux et des économies; car il est bon de vous dire que le
temps de ces fêtes-là n’avait commencé que depuis peu d’années.
Mon père, qui était bon au fond et qui aimait sa femme, la voyant se
chagriner ainsi, se mit à pleurer; il finit par faire à ma mère des
promesses que celle-ci s’empressa d’aller lui faire accomplir à l’église,
dès qu’elle put sortir.
De ce moment,
on tâcha de mettre ordre aux affaires de la maison; mais il était trop
tard! Après quelques années d’efforts inutiles, mes parents aimèrent
mieux vendre de suite le bien paternel et payer leurs dettes que de se
mettre, en retardant plus longtemps, dans l’impossibilité de se libérer.
Ils acceptèrent avec courage leur infortune, et mon père tâcha de réparer
auprès des enfants, le tort des mauvais exemples qui leur avaient été
précédemment donnés. J’espère bien que Dieu a pardonné à l’âme
de mon père, comme je lui pardonne, ajouta le Père Michel avec émotion!
À mesure que
mes frères et soeurs venaient d’âge à gagner leur vie, ils se
mettaient en service chez les habitants, mais toujours dans la paroisse de
Saint-Louis.
C’est
curieux comme on a de la peine à s’éloigner de sa paroisse! C'est-à-dire,
plutôt, que c’est bien naturel. Avec cela que c’est beau le «faubourg»
[note 1] de Saint-Louis et toute la paroisse de Kamouraska. Il me semble
voir en ce moment le Cap-Blanc, les côtes de Paincourt, l’église, le
cimetière, le presbytère, le Petit-Cap, les anses; puis ces cinq îles
que j’ai tant de fois visitées!... Tenez, j’ai bien voyagé, et je
n’ai rien vu qui soit plus beau que cet endroit-là!
À mon tour je
dus quitter mes parents; mais, au grand contentement de ma chère défunte
mère, c’était pour aller m’engager chez M. le Curé. J’avais douze
ans, c’était l’année de ma première communion. Ma besogne était de
servir la messe, de faire les commissions et d’aider aux travaux de la
maison, sous les ordres de la ménagère qui me montrait à lire et à écrire.
Je passai
ainsi cinq ans, dont je me souviendrai jusqu’à la mort et que je bénirai
toute ma vie; mais je ne pouvais pas toujours rester au presbytère, parce
que je n’étais pas le premier venu et qu’il n’y avait pas de
l’ouvrage pour deux hommes.
M. le Curé
avait un autre engagé, qui était avec lui depuis longtemps; en sorte
que, lorsque j’eus atteint ma dix-septième année, le bon prêtre
m’appela un jour et me dit: - Michel, tu es d’âge maintenant à
gagner des gages plus élevés que ceux que je puis te donner: un enfant
me suffit avec Ambroise, et, toi, te voilà maintenant un homme. Je ne te
chasse pas, mon pauvre Michel, ajouta-t-il, mais si tu trouves meilleur,
profites -en, et sois toujours un bon chrétien partout où tu iras.
Souviens-toi qu’à part le Ciel, tout le reste ne vaut pas la peine
qu’on se donne pour l’obtenir.
Il m’en coûtait
un peu de laisser le presbytère; mais je comprenais bien les raisons de
M. le Curé, je pris donc de suite mon parti. Je me sentais du goût pour
la mer et les bois, je m’engageai chez le seigneur de Kamouraska, pour
tendre et soigner les pêches du domaine et des îles.
Nous étions
deux à cette besogne, et la plupart du temps nous demeurions sur l’«Île-aux-Patins»,
où nous avions une petite maison. Nous voyagions presque tous les jours
de terre terme à l’île, et de l’île à terre ferme, faisant la
traverse, qui est d’une petite demi-lieue, tantôt en «flatte» [note
2], à haute marée, tantôt à pied ou en voiture, à marée basse.
Il y avait
deux ans que j’étais engagé au domaine, occupé l’hiver à «aller
au bois», et toute la belle saison à la pêche, comme je viens de le
dire, lorsqu’arriva l’événement que je vais vous raconter.
Un «coup de
temps» avait, une nuit, fort endommagé notre pêche de l’«Île-aux-Patins»;
la mer en se brisant avait emporté une partie des matériaux; pour réparer
les avaries il fallait avoir du secours de terre ferme. Je traversai donc
«de mon pied» à la marée du matin, avec l’intention de revenir à la
marée du soir. Comme je ne pouvais me mettre en route qu’assez tard et
qu’il ne devait pas y avoir de lune cette nuit-là, je recommandai à
mon camarade, qui restait sur l’île, de tenir le fanal allumé à la
fenêtre de notre cabane, au temps de notre retour, pour nous servir de
phare. Si vous vous êtes trouvés sur la mer à prendre un petit havre,
ou bien sur une batture, par une nuit sombre, vous devez savoir si c’est
difficile et embarrassant de s’orienter, et, par conséquent, combien
cette précaution d’avoir une lumière pour se guider était nécessaire.
Je passai la
journée au domaine à préparer ce qu’il nous fallait emporter.
L’engagé qui devait venir nous aider avec un cheval était un jeune
homme du nom de Ouellet, que ses infortunes et son air habituel de
tristesse avaient fait surnommer «Ouellon-le-malheureux».
Comme la
voiture que devait conduire Ouellon était chargée, il partit seul aussitôt
que la marée le permit, me disant: - Tu me rejoindras toujours bien ainsi
je n’ai pas besoin de t’attendre.
Ouellon
connaissait le chemin aussi bien que moi, il pouvait se guider sur la lumière
de l’île; il était du reste très prudent, très adroit et très
courageux: cependant, comme il vaut mieux être deux dans ces
circonstances, et que quelque chose pouvait arriver à son cheval ou à sa
voiture, je me hâtai de partir pour le rejoindre.
Quand je
m’engageai sur la batture, Ouellon avait fait assez de chemin, pour que
je ne pusse rien entendre du bruit de sa marche. Je précipitai le pas...
après avoir marché quelque temps, je prêtai l’oreille et ne tardai
pas à distinguer, au milieu du silence, qu’aucun bruit ne troublait, le
«clapotement» des pas du cheval de Ouellon dans les flaques d’eau.
Puis notre lumière de l’«Île-aux-Patins» était toujours là devant
nous.
J’étais
maintenant un peu rassuré, la voiture était encore loin; mais au cas
d’accident mon secours ne tarderait pas à arriver, et la distance
diminuait toujours. Malgré cela, je ressentais un malaise secret: le
serein de la nuit me faisait froid au coeur, et l’obscurité était
telle qu’il me semblait qu’il n’y avait que Ouellon et moi dans le
monde, tant me paraissait immense le vide que les ténèbres faisaient
autour de nous.
Je marchais
depuis quelques instants tête baissée, absorbé dans mes idées qui
roulaient des fantômes, lorsque relevant la tête je vis devant moi deux
lumières à petite distance l’une de l’autre, l’une à l’est,
l’autre à l’ouest.
J’écoutai
attentivement pour savoir si j’entendrais encore le «clapotement» du
cheval de Ouellon: effectivement je l’entendis dans la direction de la
lumière de l’ouest.
Tiens, me
dis-je, j’allais trop à l’est: la lumière de ce côté vient, sans
doute, de quelque embarcation qui se sera arrêtée au bas des îles. Je
pris donc un peu plus à l’ouest, vers la lumière sur laquelle se
dirigeait la voiture, et marchai sans nouvelles préoccupations.
Je marchais
bon pas, et je commençais à trouver que le chemin était plus long que
de coutume et la lumière bien lente à se rapprocher, quand je m’arrêtai
tout à coup, en entendant à une petite distance devant moi un souffle
comme celui d’un marsouin: au même instant je vis une grosse lumière
dans la direction du large. - Est-ce qu’il y aurait un feu sur l’Île-Brûlée,
me demandai-je, et serais-je rendu au point d’entendre souffler le
marsouin au large de l’Île-aux-Corneilles? Quelle lumière est donc là
devant moi? Tournant alors la tête à droite, je vis à l’est une
faible lumière que je compris bien être celle de notre demeure.
«La mare aux
Bars», m’écriai-je avec effroi!
La mare aux Bars
est une grande fosse très profonde, située au bout d’en bas de l’Île-aux-Corneilles
laquelle, naturellement, reste pleine d’eau à marée basse. Toutes les
histoires que j’avais entendu raconter sur cet endroit dangereux me passèrent
en un instant par la tête comme un tourbillon, lorsque je vis tout à
coup disparaître, comme un feu de Saint-Elme, la lumière extraordinaire
dont j’ai parlé.
Mais quel était
ce bruit que j’avais entendu? Je savais que les bords de la mare aux Bars
sont trompeurs, aussi ne m’en approchai-je qu’avec précaution, en
sondant devant moi avec le bâton que je portais à la main.
Je ne fus pas
longtemps sans tout deviner; car bientôt j’entendis renâcler
distinctement le cheval de Ouellon-le-malheureux: l’animal se débattait
dans la mare, dont il essayait en vain de gravir les bords raides et
glissants.
Son conducteur
était-il vivant? Dans ce cas j’étais bien disposé à faire
l’impossible pour le secourir, et je me mis de suite à dérouler une
corde que je portais autour de moi.
J’appelai
Ouellon, je mis l’oreille au guet, cherchant à me rendre compte de tous
les bruits qui me venaient de la fatale mare; mais Ouellon ne répondait
pas, et bientôt le cheval lui-même cessa de lutter avec le gouffre. Le
silence régnait de nouveau sur la batture.
«Le follet»,
car c’était lui qui venait de disparaître, le follet avait fait noyer
«le malheureux».
Je ne pouvais
rien faire, puis la marée montante me forçait à quitter la batture. Je
me jetai à genoux, remerciai Dieu de m’avoir préservé, dis un «De
Profundis» pour l’âme du pauvre Ouellon, et pris en pleurant le chemin
de l’Île-aux-Patins, où nous attendait mon compagnon. Je trouvai mon
camarade jouant du violon, tant il était loin de s’attendre au malheur
que j’allais lui annoncer.
Le lendemain
nous allâmes à la mare aux Bars, pour tâcher de découvrir le corps de
notre infortuné Ouellon; mais nous ne pûmes y réussir. Le cheval et la
voiture furent portés par les courants dans l’anse du Cap-Blanc, où
ils furent trouvés quelques jours après l’accident. Je ne sais pas si
la mare a rendu le cadavre de sa victime; mais je n’en ai jamais eu de
nouvelles.
Ouellon-le-malheureux était un brave garçon, aimé de tous malgré son
peu de gaieté; il avait toutes les bonnes qualités; il n’y avait pas
huit jours qu’il avait communié quand il se noya. C’était une vraie
brebis du bon Dieu, pour qui toutes les afflictions de ce monde semblaient
faites, et il les acceptait toutes sans murmurer. Ouellon n’était pas
si malheureux qu’il en avait l’air, après tout!
Le séjour de
l’Île-aux-Patins était devenu pour moi presque insupportable à la
suite de cet accident. Chaque fois que je me trouvais seul sur la batture
le soir, il me semblait voir se dresser devant moi le fantôme du «malheureux».
Je n’avais pas peur du pauvre garçon; mais ça me rendait triste. Si
bien que je ne voulus pas renouveler mon engagement à l’expiration de
mon marché.
1. Dans certaines parties du pays, on nomme le village «faubourg»; on se
sert de l’expression «les villages», pour désigner les concessions
sises en arrière «du rang du bord de l’eau»: ainsi on dit: «le
village du deuxième, du troisième» (en sous-entendant le mot «rang»).
2. Espèce de
canot plat, quelquefois assez grand, que les pêcheurs français des Bancs
et de Miquelon appellent «Ouari», et qui a pris en Canada le nom employé
ci-dessus de «Flatte», qu’on a fait masculin.

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